Ce danger résulte de la combinaison
de quatre paramètres : l'abaissement de la visibilité
liée à l'opacité des fumées, la toxicité
des fumées, la vitesse – ou les vitesses –
de déplacement des fumées, le transfert de feu, qui
n'est pas traité dans cet extrait. Ici, il convient d'apprécier
les trois premiers.
L'abaissement de la
visibilité
L'abaissement de la visibilité
est tout simplement lié aux volumes de fumées produits
par la combustion des matériaux solides et/ou liquides impliqués
dans les incendies, à l'opacité de ces mêmes fumées,
à la vitesse de production des fumées. Il provoque une
perte de l'orientation, un effet de panique, un masquage total ou
partiel des itinéraires de fuite.
D'ores et déjà, il apparaît, en filigrane, les
premières mesures simples pour améliorer les conditions
de fuite des usagers... Main courante le long des parois des
tunnels, éclairage de sécurité en continu et
à mi-hauteur d'homme, portes de refuges très signalisées,
balisage et éclairage au niveau du sol...
Les volumes de fumées produits
Lorsque les incendies prennent naissance
à l'air libre, les volumes de fumées produits peuvent
se développer dans un espace à trois dimensions et se
mélanger en « quantité infinie »
avec l'atmosphère. Dans un tunnel de grande longueur – espace
fermé par excellence – la situation est tout autre,
puisque les volumes de fumées produits ne peuvent se développer
que dans une seule dimension.
Le seul point commun aux deux situations citées reste l'importance
des volumes de fumées produits lors de l'incendie. Ce sont
« sensiblement des invariants » qui ne dépendent
que de la qualité et de la quantité des matériaux
solides et liquides alimentant l'incendie. Dans le cadre de travaux
de recherche, ces volumes ont fait l'objet d'évaluations. Ils
se mesurent toujours en millions de m3 et aucun incendie
n'échappe à cette réalité.
Pour s'en convaincre, il suffit de mener un calcul volontairement
simplifié qui repose principalement sur les volumes de fumées
produits par la combustion de quelques-uns des principaux matériaux
que l'on rencontre dans la constitution des véhicules susceptibles
d'emprunter les grands tunnels routiers et des matériaux portant
sur le chargement de ces mêmes véhicules (Tableau
1).

Toujours à titre d'exemple,
indiquons qu'un camion frigorifique associant un tracteur et une remorque
se compose « a minima » de :
• 15 pneumatiques,
• 500 litres de gasoil,
• 2 500 kg de mousse de polyuréthane.
En cas d'incendie d'un tel véhicule, les volumes de fumées
produits par la combustion des quantités indiquées des
trois matériaux de base sont de l'ordre 9 millions de
m3, ce qui correspond à 30 fois le volume d'un
tunnel offrant une section de 60 m2 et une longueur
de 5 000 mètres !
Au volume de fumées qui vient d'être calculé,
il faut ajouter celui résultant du chargement transporté...
Sans entrer dans le détail des calculs, il doit être
indiqué que les volumes de fumées produits lors des
incendies comme ceux qui se sont dernièrement produits dans
les tunnels du Mont-Blanc, du Tauern et du Saint-Gothard représentent
des dizaines de millions de m3 !
L'opacité des fumées
De nombreuses études permettent
d'apprécier l'opacité des fumées produites lors
des incendies. Il faut de plus avoir à l'esprit que les tunnels
routiers de grande longueur sont des lieux naturellement « obscurs »
qui procurent un sentiment naturel de peur et de stress. Si l'on ne
s'arrête que sur les matériaux cités plus haut,
il faut noter :
• pour le caoutchouc , une production de « fumées
opaques et âcres » rendant « délicates
la reconnaissance et la progression »,
• pour les mousses de polyuréthane et selon les
qualités, une « combustion avec flamme rouge et
claire et fumées noires », une « fumée
noire puis grise », des « fumées noires
s'éclaircissant ensuite », une « flamme
assez vive avec fumées noires ». En contradiction
avec ce qui précède, nous avons trouvé une source
faisant état de fumées blanches mais nous devons indiquer
qu'elles présentent la même opacité que les fumées
noires,
• pour les hydrocarbures, des fumées denses et noires,
• pour les matières plastiques autres que le polyuréthane,
les couleurs des fumées vont du blanc (polyéthylènes,
polypropylènes, polyamides…) au noir (PVC souples,
PVC rigides, polychlorures de vinyle, polystyrènes, polyesters…).
De son côté, un livret largement publié en France
indique :
• que « les sapeurs-pompiers constatent qu'il
y a de plus en plus de fumées lors des incendies »
et que cela résulte « de la part croissante
des plastiques dans les équipements »,
• que « la fumée est le résultat
d'une combustion incomplète » conduisant à
la formation « de fines particules liquides et solides
en suspension dans le mélange des gaz de combustion »,
• que « ce sont ces particules solides qui provoquent
l'opacité des fumées » et qui, en se déposant
sur les masques des ARI ainsi que sur les pare-brises des camions
abaissent encore la visibilité des intervenants.
Il précise aussi que :
• « le polystyrène donne une importante
fumée noire »,
• « le PVC donne une fumée noire »,
• « le polyester donne une fumée noire
moins abondante »,
• « le caoutchouc naturel et les caoutchoucs
synthétiques brûlent en donnant une très importante
fumée noire ».
La vitesse de production des
fumées
Dans un incendie, la production des
fumées est immédiate. Elle résulte de cinq phénomènes
(vaporisation, distillation, décomposition, pyrolyse et combustion)
dont la présentation ne nous semble pas ici indispensable.
Il nous apparaît simplement nécessaire d'indiquer que
la pyrolyse des matériaux se poursuit même si l'air manque
et conduit à des volumes de fumées et de suies bien
plus conséquents. C'est là un facteur très aggravant
lors des incendies dans les grands tunnels routiers. De plus, il n'est
pas inutile de souligner que l'effet de four renforce la distillation.
Il nous semble aussi utile de donner quelques indications sur la vitesse
de production des fumées.
A titre d'exemple, indiquons que des essais ont conduit à avancer
les ordres de grandeur suivants pour un foyer de pneumatiques et un
foyer de bois :
• un foyer de pneumatiques offrant une superficie enflammée
de 9 m2 produit 5 400 m3 de fumées
– soit de quoi remplir environ 90 mètres d'un
tunnel dont la section serait de 60 m2 –
en 3 minutes, ce qui conduit à une production de l'ordre
de 30 m3/s,
• un foyer de 29 m3 de bois produit 1 350 m3
de fumées – soit de quoi remplir environ 25 mètres
d'un tunnel dont la section serait de 60 m2 –
en 2,5 minutes, ce qui conduit à une production de l'ordre
9 m3/s.
Par ailleurs, nous avons relevé des données intéressantes
qui portent sur les vitesses de production des fumées lors
d'incendies de véhicules vides (cf. Tableau 2).
Indiquons encore que les vitesses de production des fumées
dépendent largement des matériaux impliqués.
C'est ainsi qu'elles sont 14 fois plus grandes pour un feu de
polyuréthane que pour un feu de bois.

La toxicité des fumées
Les composés gazeux constituant
les fumées sont en nombre élevé et peuvent être
séparés en deux grandes classes de base : les gaz
asphyxiants et/ou toxiques, les gaz irritants. Nous ne nous intéresserons
qu'aux gaz asphyxiants et/ou toxiques capables de provoquer une atteinte
des voies respiratoires conduisant à la mort quasi certaine
des personnes intoxiquées si elles ne sont pas extraites très
rapidement du milieu dans lequel elles se trouvent.
Il doit alors être écrit que – contrairement
à une idée trop largement reçue –
ces gaz asphyxiants et/ou toxiques ne sont pas nombreux. La plupart
des auteurs les limitent en effet au CO, au CO2, au HCN, à
l'HCl, aux NOx, à l'acroléine et aux formaldéhydes.
Il nous semble suffisant de nous arrêter simplement sur les
cinq premiers cités car l'étude de quelques titres permet
d'en rattacher la production aux principaux matériaux susceptibles
d'alimenter les incendies qui se produisent dans les grands tunnels
routiers (polyéthylène, PVC, polyuréthane, bois,
papier, hydrocarbures, margarine, caoutchouc...) (cf. Tableau 3).

La toxicité proprement
dite des cinq gaz retenus
L'oxyde de carbone (CO) est un gaz
asphyxiant très dangereux dont les concentrations toxiques
ont un effet immédiat et peuvent provoquer l'inconscience en
quelques instants (cf. Tableau 4).
L'acide cyanhydrique (HCN) est un produit particulièrement
toxique. Gênant à 20 ppm, sa concentration devient
mortelle lorsqu'elle s'établit à des valeurs comprises
entre 100 et 200 ppm (cf. Tableau 5).
Le gaz carbonique (CO2) offre des concentrations dangereuses lorsque
son pourcentage par volume d'air est de l'ordre de 10 % (cf.
Tableau 6). Il conduit aussi à une accélération
du rythme respiratoire qui va favoriser l'inhalation des autres gaz
toxiques présents dans l'environnement et joue alors le rôle
de « catalyseur d'asphyxie ».



Le gaz chlorhydrique (HCl), irritant,
toxique et corrosif, est susceptible de provoquer la mort par œdème
aigu du poumon (cf. Tableau 7). A titre d'exemple, indiquons
que cent kg de PVC peuvent libérer plus de 57 kg de HCl
représentant 35 000 litres de gaz pur.
Certains auteurs expliquent que le
seuil d'irritation du HCl est bien plus bas que son seuil de toxicité.
Détecté avant d'être toxique, il pourrait autoriser
la fuite vers un milieu sain.
Il faut admettre que cette dernière appréciation ne
vaut que pour les cas de feux ouverts sur l'extérieur et ne
s'applique en aucun cas à ceux se produisant dans des lieux
fermés comme les tunnels.
Les oxydes d'azote (NOx) se résument principalement à
NO et NO2 qui peuvent conduire à la formation d'acide nitreux
et/ou d'acide nitrique susceptibles de provoquer des œdèmes
pulmonaires.
Le NO2 reste le plus dangereux (cf. Tableau 8).


Les effets cumulés
Il faut aussi indiquer que les gaz
se mélangent pour former « un cocktail toxique »
dont les effets sur l'homme dépassent ceux mesurés pour
chacun d'entre eux. Ici, nous renvoyons principalement aux travaux
plus complets de la NFPA qui étudient l'évolution de
la toxicité des fumées en fonction de leurs âcretés
et de leurs compositions en O2, CO, CO2 et HCN.
L'évolution de
la toxicité avec la température
Plusieurs auteurs indiquent que la
production de certains gaz toxiques dépend des températures
de combustion. Nous les rejoignons et, à titre d'exemple, nous
proposons de le montrer en citant les résultats d'essais obtenus
à partir du polyuréthane (Tableau 9) pour
le HCN et le CO.
Une lecture simple des données proposées par le Tableau 9
montre une disparition du CO et du HCN à partir de 650°
C. Celui qui avancerait alors une diminution de la toxicité
des fumées aurait sans aucun doute raison mais il ne faut pas
oublier qu'à la température citée, la survie
de toutes les espèces vivantes est depuis bien longtemps interdite…

Le cas particulier des mousses
de polyuréthane et des matières plastiques
Les mousses de polyuréthane
et les matières plastiques sont souvent impliquées – pour
ne pas écrire toujours – lors des incendies. Largement
présentes dans les véhicules modernes et leurs chargements,
elles jouent en effet un rôle majeur et incontestable dans l'installation
d'un environnement hautement toxique dans les tunnels lors des incendies.
Sans entrer dans les détails, il nous semble aussi utile de
citer quelques publications permettant de confirmer ce rôle
majeur et incontestable.
Dans un article publié dans Face au risque (N° 78),
P. Reynaërt rappelle, « un kg de polyuréthane
(selon ses caractéristiques) libère en se consumant
de 10 à 30 litres d'acide cyanhydrique ».
Dans la même revue (n° 155), S. de Nancay indique :
« les mousses de polyuréthane (…) brûlent
facilement et rapidement sans que l'inflammation s'arrête si
la flamme d'apport s'éloigne : elles crépitent
sous la flamme, avec forte émission de fumée âcre,
jaunâtre ou noire (…), leur combustion donne lieu à
un important dégagement de CO, CO2 et HCN ».
Enfin, dans le n° 288, I. Deloffre écrit :
« l'inhalation de fumées provoque le décès
de nombreuses victimes au cours des incendies, mais la nature des
gaz toxiques responsables de ces décès reste encore
discutée. En dehors du monoxyde de carbone, les cyanures pourraient
jouer un rôle important. En effet, la dégradation thermique
de nombreux matériaux (…) synthétiques – en
particulier le polyuréthane – contenant de l'azote,
peut produire des concentrations toxiques de cyanures ».
Toujours selon le même auteur, « les résultats
des études cliniques sur l'importance des concentrations sanguines
de cyanures chez les victimes d'incendie sont contradictoires ;
or les cyanures disparaissent rapidement du sang et les prélèvements
sanguins sont souvent obtenus après un délai de plusieurs
heures par rapport au moment de l'exposition ».
Les usagers peuvent-ils être
rattrapés par les fumées ?
Dans la problématique opérationnelle,
la question doit être ainsi posée : « A
partir de quelles vitesses de propagation des fumées, les usagers
risquent-ils d'être rattrapés ? »
Dans la première partie de l'étude, nous avons avancé
que des vitesses de propagation des fumées allant jusqu'à
400 m/mn (24 km/h) avait déjà été
mesurées. Ici, il faut bien admettre que les tunnels se comportent
comme de véritables cheminées dont le « tirage »
dépend de nombreux paramètres complexes.
Parmi ces derniers figurent :
• la longueur et la
section du tunnel,
• la (les) pente(s) et sa (leurs) variation(s) dans le
tunnel,
• la différence de pression entre les deux sorties
du tunnel,
• les différences de pression entre différents
points du tunnel,
• l'écoulement des flux rendus turbulents par
la présence d'obstacles,
• les effets de « piston » résultant
du passage des véhicules,
• la température de l'environnement, etc.
Il faut alors bien concevoir que
la vitesse de propagation des fumées qui dépend donc
du « tirage » apparaît comme une donnée
fondamentale dans la problématique opérationnelle car
elle influe fortement sur :
• les possibilités
de fuite des usagers des tunnels,
• la disparition progressive de la visibilité
dans le tunnel,
• l'accroissement des difficultés opérationnelles
rencontrées par les sapeurs-pompiers.
Pour échapper aux fumées,
il faut donc que les vitesses de fuite des usagers soient largement
plus grandes que celle des fumées.
Naturellement, ramener le problème posé à ce
que nous venons d'écrire serait d'une simplicité par
trop réductrice, et ce pour au moins deux raisons premières :
• l'espace de temps qui
sépare la survenance de l'incendie et la production des fumées
peut aller de quelques secondes à plusieurs minutes,
• les comportements des usagers sur lesquels nous reviendrons
peuvent conduire à des pertes de temps importantes selon
qu'ils prennent immédiatement la fuite ou qu'ils attendent
dans leurs véhicules logiquement considérés
comme une « structure sécurisante ».
Indiquons dès maintenant que
le comportement des personnes au cours d'un sinistre devrait reposer
sur « un effort rationnel pour faire face à une
situation complexe, évoluant rapidement et sur laquelle très
peu d'informations sont disponibles ».
Les usagers peuvent-ils échapper
aux fumées ?
Selon une étude du Comité
AIPCR (1999), « il n'existe pas de données sur la
vitesse d'évacuation dans un tunnel routier, mais une bonne
estimation pourrait être de l'ordre de 0,5 à 1,5 m/s
(1,8 à 5,4 km/h) selon, entre autres, la visibilité
dans la fumée, l'éclairement et le dimensionnement des
panneaux indiquant la sortie ». Il est à noter que
la précédente estimation reste proche de celle donnée
dans un dossier publié en 1992 par la NFPA. qui propose des
vitesses d'évacuation allant de 0,8 à 1,2 m/s (2,9
à 4,3 km/h). Elle rejoint aussi celle proposée
par ailleurs – Tableau 10.